Profession : reporter – Michelangelo Antonioni

    Profession : reporter – Michelangelo Antonioni

    the-passenger63A mes yeux, sans doute le plus beau plan-séquence au monde. Attention, si vous n’avez jamais vu ce film (et je vous le conseille plus que fortement), il s’agit de l’avant dernier plan du film, donc autant dire que le texte et la vidéo qui suivent spoilent un max.

    Techniquement, ce plan-séquence a été une véritable prouesse. Au départ, la caméra roulait jusqu’à la fenêtre grâce à des rails fixés au plafond qu’un opérateur poussait via de gros manches recourbés. Ensuite, une fois arrivé à la grille, celle-ci, montée sur des gonds, s’ouvrait un instant après que les barres verticales sortent du plan. Une fois que la caméra passait la fenêtre, un câble en acier venait s’y accrocher. Lequel câble était relié à une immense grue de trente mètres de haut. Evidemment, le passage de la caméra du rail au câble faisait osciller cette dernière. Ainsi, la caméra était préalablement montée sur une série de gyroscopes qui entrait alors en action et neutralisaient les oscillations et les écarts.

    Il a fallu onze jours pour réaliser ce plan. Car en plus de la technique, la météo venait mettre son grain de sel. Le temps était venteux et un cyclone menaçait. Généralement, la caméra était enfermée dans une sphère pour pouvoir fonctionner sans se soucier des conditions météorologiques. Seulement, la sphère était trop grande et ne passait pas par la fenêtre. L’équipe du film s’est donc exposée aux imprévus dus au vent. De plus, à cause de la lumière et du rapport intérieur/extérieur qui conditionnait l’ouverture du diaphragme pour l’ensemble du plan, Antonioni ne tournait qu’entre 15h30 et 17h. Enfin, pour clore le tout, la caméra était en 16mm. Après de longues discussions, les techniciens décidèrent de tenter le passage en 35mm. Ils demandèrent alors de monter une bobine de 120 mètres mais celle-ci était trop courte pour la séquence prévue par Antonioni. Il fallut alors réajuster tout l’équilibre gyroscopique de la caméra pour utiliser une bobine de 300 mètres.

    Pour ce qui est de l’interprétation de ce plan, la plus simple est de dire que la caméra quitte simplement le corps de David Locke, avant de quitter la pièce. La caméra opère alors une rotation de 360° pour cadrer l’hôtel d’un point de vue extérieur et neutre (le chapitre sur le DVD se nomme d’ailleurs « une vue extérieure »). Etant donné que David est mort, on ne peut plus voir le monde à travers ses yeux. Une autre interprétation, relativement proche mais plus étoffée, se focalise davantage sur le passage à travers les barreaux de la fenêtre. Ceux-ci symbolisent les barreaux d’une prison, assimilée au corps de David Locke. On peut voir à travers ce passage (le film s’intitule The Passenger en anglais) une sorte de libération de l’esprit de David, qu’il ne trouve que dans la mort, lorsqu’il est enfin débarrassé de son corps, de son identité. C’est une mort libératrice, elle représente pour Locke, le seul moyen d’échapper à son identité (ce que le personnage tente de faire au début du film en prenant l’identité d’un autre). On assiste quasiment à un suicide car il sait qu’il va se faire assassiner par les trafiquants.

    En fait, c’est un double suicide auquel on assiste dans le film : le premier intervient lorsqu’il détruit son identité civile, le second dans cette chambre quand les tueurs à gages détruisent son identité physique. Ainsi, au lent travelling avant, inexorable de la caméra vers la fenêtre, et qui contraste avec le ballet des voitures à l’extérieur de la chambre, se succède un mouvement plus rapide, plus souple une fois les barreaux franchis, moment qui correspond à la mort de David (une musique de corrida symbolise la mise à mort). Elle opère une rotation de 360° pendant lequel la police arrive sur place avec la femme de Locke. Ce mouvement circulaire est à l’image du film, construit en boucle. Ainsi du désert tchadien, Locke termine dans un autre désert, celui du centre de l’Andalousie (symbolique du désert très forte). Et d’une chambre d’hôtel, il termine dans une autre chambre d’hôtel.

    Par la suite, la jeune fille et sa femme Rachel entrent dans la chambre pour découvrir le corps inerte de Locke. A la question de savoir si les deux femmes le reconnaissent, sa femme Rachel déclare : « Je ne l’ai jamais connu » alors que la jeune étudiante répond : « Oui, je le connais ». La question de l’identité posée tout au long du film est montrée dans ces deux répliques comme se faisant à travers le regard des autres. La réponse de sa femme peut toutefois être vue comme une reconnaissance, celle du désir de Locke d’être un autre. En ce sens, le passage peut-être interprété comme des retrouvailles avec le monde, même dans la mort.

    Journaliste. Passionné de cinéma, boulimique de séries télé et accroc aux jeux vidéo. Ne peut s'empêcher de donner son avis sur tout ce qu'il voit et sur tout ce qu'il joue.

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    1 Commentaire

    1. Panic Room – David Fincher | Critikall : Cinéma, Série, Jeu vidéo. · 27 octobre 2013 Répondre

      […] un tournant dans l’histoire du cinéma numérique. Sans avoir la puissance évocatrice de celui d’Antonioni dans Profession : Reporter, il apparaît comme une version moderne. Dans les deux cas, bien que les […]

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